Art Contemporain (IV)
« Parce que, plus qu’aucun autre, le XXeme a suscité des formes aléatoires- produits d’une pratique artistique de plus en plus expérimentale- l’histoire des formes ne peut paraître crédible que si elle inclut une histoire de l’informe. Il est important de comprendre les métamorphoses qui ont affecté la production artistique par l’introduction, par exemple, de matériaux dont l’inconsistance structurelle a notablement modifié le vocabulaire formel, en perturbant le cours normal par un enrichissement intensif. Ces pratiques introduisent dans le champ artistique des notions nouvelles comme la réversibilité, l’amovibilité, la perméabilité, la relativité et l’aléatoire. (…) Les pratiques artistiques n’ont jamais cessé d’inclure, depuis Marcel Duchamp, d’aussi étranges matériaux et, partant, d’ouvrir le champ des formes à autant d’aventures.
MARCEL DUCHAMP
« Marcel Duchamp a souvent dit son intérêt pour la notion de hasard et très tôt, dès les années 10, certaines de ses oeuvres commencèrent à prendre en considération le fait aléatoire que, traditionnellement, les artistes réfutaient ou dissimulaient, arguant de son étrangeté rédhibitoire au projet même de l’art.
(…) Il est probable que Marcel Duchamp n’ a jamais été gagné, en ce début de siècle, par l’engouement futuriste pour un monde en mouvement permanent où le sur place est dénoncé comme une arriération intolérable. Il est bien incertain qu’il ait même voulu prêter l’oreille aux divagations modernistes d’un Marinetti ou d’un Malévitch pour qui la stagnation et la vie sédentaire sont les signes d’un monde débile et passéiste. Il est sûr que l’homme nouveau, que les idéologues de l’art voulaient habiller d’une combinaison de pilote et expédier aux quatre coins de l’espace, ne correspondait guère à l’idée que Marcel Duchamp pouvait se faire et de l’homme et de la vie à mener. Pourtant le voyage est une marque constante de son œuvre.
(…) La sculpture de voyage provient de bonnets de bain caoutchouc dans lesquels Marcel Duchamp a
découpé des rubans, sorte de lamelles, de couleurs différentes et de dimensions variables selon la tension à laquelle on les soumet. L’artiste précise encore : »ça prenait tout une pièce naturellement. C’étaient généralement des morceaux de bonnets de bain, en caoutchouc, que je découpais, que je collais ensemble, qui n’avaient aucune forme spéciale. Au bout de chaque morceau il y avait une ficelle qu’on attachait aux quatre coins de la pièce ; donc, quand on entrait dans la pièce, on ne pouvait pas circuler car les ficelles vous en empêchaient. On pouvait varier la longueur des ficelles, la forme était ad libitum, c’était ça qui m’intéressait. Ce jeu a duré trois ou quatre ans, mais le caoutchouc s’est vulcanisé et il a disparu. » Précisons que la pièce disparue a été reconstituée en 1966 par Richard Hamilton pour l’exposition The Almost complete works of Marcel Duchamp, à la Tate Gallery de Londres. Il existe, par ailleurs, un document photographique qui montre la pièce originale accrochée dans l’espace de l’atelier du 33 West 67th Street à New York.
(…) Deux ans avant cette œuvre, Marcel Duchamp avait érigé une housse de machine à écrire en sculpture, sculpture qu’il avait intitulée Pliant de voyage. Tout comme Sculptures de voyage, l’original a disparu et ce sont des versions ultérieures, réalisées dans les années 60, qui sont conservées et qui peuvent être étudiées. Au total, ce sont près d’une dizaine de répliques qui ont été faites alors, toutes signées et datées par l’artiste. Le geste de Marcel Duchamp est doublement paradoxal. Il consiste d’abord à désigner tel objet manufacturé comme œuvre d’art, mais surtout, dans ce cas précis, à choisir parmi les objets celui qui correspond le moins à l’idée que l’on se fait habituellement de la sculpture. En effet, la souplesse du matériau de la housse Underwood permet à cette dernière de
s’adapter parfaitement sur l’objet qu’elle est censée protéger ; mais, hors de cet usage spécifique, il est peu probable qu’elle puisse présenter un intérêt quelconque, sauf, bien naturellement, pour Marcel Duchamp qui trouve là le moyen d’introduire un élément perturbateur supplémentaire dans le champ de la pratique artistique. Il s’en explique d’ailleurs en 1953 : « J’ai pensé que ce serait une bonne idée d’introduire de la souplesse dans le ready-made. Autrement dit, au lieu de la dureté- la porcelaine, le fer ou des choses de flexible comme une nouvelle forme- une forme changeante, c’est pourquoi la housse de machine à écrire en est venue à exister. »
La notion de souplesse déformante n’est pas vraiment absente de l’ensemble des œuvres réalisées depuis 1913. La dureté de la porcelaine de Fountain se laisse, en
quelque sorte, fléchir par le mode de présentation et la rigidité du fer du porte-bouteilles est relativisée par le fil qui le maintient en suspens, lui assurant une sorte de flottement qui en amoindrit la raideur d’origine.
Il y a chez Marcel Duchamp le parti pris obstiné d’introduire de l’élasticité dans les formes et les objets qui composent ses œuvres. (…) Tout comme les jeux, la sculpture molle de Marcel Duchamp se fait et se défait. Elle se plie et se déplie aux sollicitations de l’espace qu’elle perturbe, au point de le rendre difficilement praticable. Mais aussi bien, objet docile, elle peut facilement être décrochée et ramenée à des proportions plus raisonnables.
Rrose Selavy ne se réduit pas à une opération verbale, une expérimentation phonétique du langage. Ce titre est, comme tous les jeux de mots, tous les calembours, tous les anagrammes de l’artiste, à mettre en relation, ainsi que nous le proposent André Breton et plus récemment Arturo Schwarz, avec les pratiques alchimiques. Le mystère, le voile nouveau, qui protègent les mots, dissimulent aussi l’identité de leur auteur. Rrose Selavy puis Belle Haleine (dérivé de Belle Hélène) jettent le trouble par leur caractère équivoque.
CLAES OLDENBURG
(…) Quelques 30 ans plus tard, Claes Oldenburg, quant à lui, ne va pas hésiter à franchir le pas et, de
façon beaucoup plus immédiate, donne à voir des objets aux formes ramollies et aux contours écroulés. Les voilà ces objets, délivrés de l’obligation de tenir la pose, libres de s’affaisser et de laisser entr’apercevoir le sens de cet affaissement ! L’œuvre de Claes Oldenburg se situe dans les perspectives surréalistes tant que ses propositions touchant l’objet se situent sur le plan formel de la dé-réalisation ; mais elle dépasse largement la problématique surréaliste dès lors que les choses de la vie quotidienne sont pour lui des objets de méditation où se concentrent les données mêmes de l’existence… Le mou est pour lui la seule réponse possible face à un monde où l’arrogance se vérifie à chaque instant dans la démesure de l’architecture comme dans le délire démonstratif de la marchandise étalée. Quand il lui arrive d’ériger de grandes sculptures verticales, les matériaux durs employés semblent bien n’être qu’une autre version de ses sculptures molles, qu’une déclinaison différente, mais d’essence identique.
YVES KLEIN
(…) Toute la série des Mongold, son Ci-gît l’espace de 1960 et peut être aussi ses Sculptures de feu, sont les étapes décisives de cette quête d’immatérialité avec laquelle se définissent toutes les actions de l’artiste. L’éponge que Yves Klein va utiliser pourrait à la rigueur prendre place dans ce régime de l’imaginaire. Sa capacité de rétention, ses propriétés digestives permettent en forçant un peu les images, une analogie avec l’estomac. Mais l’IKB dont elle est gorgée neutralise et annihile ses propriétés car la couleur est ici éther, matière purissime et abstraite ou pour reprendre les termes de Gaston Bachelard « phénoménalité sans phénomène ».
In Maurice Fréchuret, Le mou et ses formes, éd. Jacqueline Chambon, 2004