Akira, avant de devenir un film culte, était un
manga culte. 1300 pages d’une épopée énergique, fantasque et ténébreuse. 1300
pages concentrées en deux heures, c’est le défi qu’Otomo a tenté de relever.
Alors nécessairement, la compréhension est parfois difficile pour le profane,
pour celui qui n’a pas lu et relu l’intégralité du manga. Mais là n’est pas
l’essentiel. J’ai pour ma part vu le film avant de lire la manga, et si, à
partir de la 2ème minute, on commence effectivement à ne plus rien
comprendre, cela n’empêche pas le spectateur d’être fasciné par une esthétique
et un propos entièrement nouveau.

Akira raconte la vie de deux
amis d’enfance, Tetsuo le mal aimé, le souffre douleur des cours de récré, et
Kaneda le chef, le leader. Ils appartiennent tous deux à un gang dont la
principale occupation est de sillonner les routes de Neo Tokyo au guidon de
motos toujours plus puissantes, enivrés par l’alcool et autres substances plus
corrosives. Sur ce fond de mal-être social, se greffe une intrigue politique
opposant terroristes et armée gouvernementale qui se battent pour la possession
d’un pouvoir, nouveau et destructeur, puisqu’il a causé l’annihilation de Tokyo
en 1993. Quel est-il ? Nul ne peut vraiment le dire, mais il repose sur un
nom : Akira. Un enfant doté de pouvoirs psychiques exceptionnels lui
donnant le contrôle de l’espace et du temps. Tetsuo, en rencontrant un enfant
échappé du centre d’expérimentation gouvernemental, verra des pouvoirs
similaires s’éveiller en lui.
Si le propos se veut résolument orienté vers les
adultes, développant des thèmes classiques (amour, amitié, violence, pouvoir),
Akira est le théâtre de perpétuelles trouvailles, aussi bien graphiques que
scénaristiques. En dehors de l’exceptionnelle qualité graphique, qui sublime
complètement le manga, Otomo a décidé d’explorer ce que cette nouvelle forme
d’expression (le « dessin animé ») et ce que la technologie lui
offraient comme nouvelles perspectives. Ainsi, chaque plan fut retravaillé à
l’ordinateur (notamment pour les couleurs) et ce fut l’un des tous premiers
films d’animation à se servir de ces nouveaux moyens qui sont aujourd’hui
monnaie courante. Akira, c’est aussi la première superproduction du film
d’animation, avec un budget de 70 millions de francs, ce qui était énorme à
l’époque de sa production, en 1988. Cette pléthore de moyen lui permettra de
donner six mois au musicien responsable de la bande originale pour composer cet
univers sonore unique, teinté d’électronique mais aussi de chants traditionnels
japonais.
L’un des grands mérites d’Akira, c’est de nous
proposer des effets visuels démontrant s’il était nécessaire, l’immense liberté
laissée à celui qui maîtrise l’art du film d’animation. Dans la première scène,
celle de la poursuite à motos, on voit les traînées des phares des engins,
comme sur ces photos à très longues expositions prenant la place de l’Etoile,
qui en quelques heures de pose montrent des centaines de traînées lumineuses.
Cet effet, difficilement réalisable en prise de vue réelle, magnifie l’action
rapide, en l’immortalisant.
Grâce à de tels procédés, le spectateur est happé
dans l’univers proposé, peut-être plus facilement que dans un film classique.
Dans un film d’animation, on peut tout faire croire et tout montrer, même le plus
incroyable, et c’est ce qui fait toute la grandeur du spectacle : c’est
l’immersion totale. Bref, si Akira est un film culte, c’est autant pour ses
qualités propres que pour ses qualités de pionnier, le premier vrai film
d’animation pour adulte (hormis quelques rares films de Laloux et autres longs
métrages tchequo-polonais…). Akira montre qu’au delà de l’univers graphique,
l’animation en elle même peut être un fort vecteur de diffusion de l’identité
du film. Derrière Otomo, de nombreux réalisateurs tenteront de poursuivre dans
cette voie, dont quelques uns présents sur le tournage de Akira, comme Oshii
qui créera ensuite Ghost In The Shell.